« Charlie et la Chibania » suivi de « Salon du livre »

« Charlie et la Chibania » suivi de « Salon du livre »

« Charlie et la Chibania » suivi de « Salon du livre »

Il y a deux ans, j'ai commencé un texte, Arabe au centre, ou l'impossibilité d'être arabe en France ? ; sous une forme hybride je raconte des faits anodins qui me sont arrivés ou j'ai dû prendre acte que j'étais d'abord arabe depuis une haine que je n'ai jamais nourrie, que cette haine réunissait 
1- la terreur vécue lors des attentats adossée à un désir de vengeance inassouvi
2- un désir précolonial et post-attentat de domination,

j'ai vu la défense laïque se muer en attaque contre le culte musulman, j'ai vu le lexique et les logiques ségrégatives devenir confus au point de continuer à vendre des armes aux tenants du salafisme et à traquer les mamans voilées dans les quartiers populaires, voici deux extraits.

CHARLIE ET LA CHIBANIA –. C’est S. mon amie et collègue à cette époque qui me prévient, elle me dit : « ils ont tué Cabu. » Je visualise Cabu, le club Dorothée, je ne comprends pas bien, je pense à Casimir, je ne comprends pas. Qui ? Qui a tué qui ? Pourquoi on s’attaquerait au club Dorothée ? Elle me décrit une scène de guerre, des terroristes, c’est dément mais son émotion est telle qu’il n’y a pas besoin de beaucoup réfléchir pour mesurer la hauteur d’une horreur inédite. On se retrouve place de Jaude,  j’ai mes jumeaux avec moi, je ne sais pas si je les prends avec moi ou pas. Je me souviens que je vais place de Jaude, que je marche avec les Clermontois, que je chante la Marseillaise devant le commissariat de police, que j’applaudis la police et que je suis émue de la foule autour de moi. Une femme surtout. Une Chibania. Une petite vieille. Arabe. Enfin, berbère. Elle porte un voile et tient une canne et marche pour Charlie. Elle est Charlie. Elle et moi, on n’a jamais lu Charlie Hebdo. Je savais à peine que ce journal existait. Je m’abonne. Je resterai abonnée plusieurs années. J’ai à peine le temps de le lire et cela ne me fait pas vraiment rire, je préfère la littérature quand j’ai du temps de lecture, j’arrête mon abonnement par pur calcul domestique. Après les attentats, je crée des objets pédagogiques de lecture de la caricature, des vidéos, je mets en place une séquence sur l’histoire de la caricature pour mes étudiants. Les attentats ont été les détonateurs d’un élan dont j’avais besoin : je crée une association et je multiplie les projets : organisation d’une conférence sur le fait religieux avec une professeur d’histoire, concert arabo-auvergnat, revue littéraire, spectacle de théâtre. Il est certain que ces événements m’ont permis une forme d’émancipation. Mon association avait pour but de défendre la nuance, de faire passerelle. Nous étions un groupe de profs engagés dans ce sens, j’avais le sentiment que la vertu allait naître de cet événement tragique. Les fleurs du mal. Cabu ne pouvait pas mourir pour rien et les autres que je ne connaissais pas non plus. Je me souviens de cette période avec nostalgie : j’avais une famille, une mission, une place et je n’avais pas peur. Portée par les tâches à accomplir, je me confondais dans le plaisir de les concevoir et de les réaliser. C’est pour cela que je n’ai pas tout de suite compris pourquoi les mots de Caroline Fourest commençaient à me blesser, pourquoi certaines tribunes de Riss me semblaient étonnement similaires à celles de ses adversaires. A chaque fois que je lis leurs mots biaisés par leur terreur, leur peine, leur ressentiment, je pense à la Chibania. Qui ne les avait pas lus, qui ne les lira jamais, qui sans doute ne sait pas ce qu’ils disent aujourd’hui et qui peut-être n’est plus de ce monde, je pense à cette Chibania, tout aussi soumise que moi, plus généreuse que nous tous, qui n’avait rien à gagner à trainer sa carcasse fatiguée dans les rues de Clermont et je me dis qu’il ne faudrait pas l’insulter. Je pense à ma grand-mère paternelle aux sept jupons, à la grand-mère marocaine de mes enfants dont la bonté était un fleuve ardent, ça me rend triste et peut-être un peu en colère. Être Charlie le jour de la marche n’a jamais rien voulu dire si l’on n’a jamais été Chibania.

SALON DU LIVRE

Un salon du livre qui ne t’invite pas est un salon du livre qui ne te mérite pas, voilà ce que l’on pourrait se dire quand les publications Facebook des autres écrivains signalent leurs prestations heureuses dans toute la France. Puis lorsque l’on est invité, l’on peut se plaindre de la nourriture – encore ces trucs vegans qui fichent la tourista au bout du deuxième jour- ou être jaloux de Machin et Machine – gnagnagna c’est même pas de vrais écrivains – qui ont une bonne dizaine de personnes qui attendent leur tour une pile de livres à la main. Toi tu ne verras que dix personnes au cours du salon, – dont huit cherchaient les toilettes.

Je suis plutôt chanceuse, j’aime les légumes, j’ai mis 14 ans à être éditée ; je ne suis pas beaucoup invitée dans les salons  mais lorsqu’on m’y convie c’est avec une forme d’engagement. On ne fait pas venir par hasard une écrivaine qui ne fait pas de bestseller et dont le fond d’écriture est le malheur et l’enfance, alors je ne râle pas.

Il fut une fois peu commune. Septembre 2020, ère post covid, masque et terreur virale éloignent les tables les unes des autres ; notre prochain est notre ennemi, on ne tendra ni la joue gauche ni la joue droite, on se méfiera d’autrui. L’équipe fait tout pour l’impossible : l’accueil est généreux, délicat, nous sommes auteurs, nous sommes choyés, élus du Parnasse.

Dans le hall immense, je cherche ma table, Impasse Verlaine et moi sommes sélectionnés pour le prix Roblès. La foule n’est pas tout-à-fait là, et va vers l’ami Ponthus, qui harangue sa joie communicative. Ma solitude aperçoit une femme gironde, elle me fixe, de loin. Je lui souris, l’encourage. Elle amorce sa diagonale. Je la laisse venir, feuillette mon impasse ; en lente oblique et petits pas, elle arrive, je range et dérange ma petite pile, admire la hauteur de plafond, joue avec la pointe de mes pieds, elle n’est plus très loin, je peux sourire vraiment, j’ai une cliente rien qu’à moi, vu la distance des autres tables, pas d’erreur, la femme avenante, sac en bout de bras, vient, je peux me rengorger des compliments à venir, aiguiser mon feutre pilot spécial dédicace, mon sourire s’étire vers mes lobes, elle est là, elle va parler, je prends un livre, prête à m’enquérir du prénom de la dame et lui rédiger ces phrases où je fais rimer montagnes auvergnates et montagnes berbères.

Elle s’arrête et toise en souriant :

« J’ai bien aimé votre livre, mais je n’ai pas voté pour vous, parce que vous savez les trucs là, vous savez, les Arabes qui se font violer et les trucs des Juifs, j’en peux plus. » J’ai tenté la conversation avec la dame sans avoir plus de précision sur cette saturation thématique et ethnique qui la dépassait.

Le soir, ce fut la fête, Joseph paya sa bouteille de vainqueur, trinqua comme un ogre et nous régala de potins éditoriaux. Longtemps je me suis demandé pourquoi la dame avait traversé tout le hall pour me faire la confession de sa pensée. J’ai fini par en apprécier la sincérité brute. Au moins, elle ne trichait pas, ne faisait pas semblant qu’elle luttait pour une cause. Ne représentant qu’elle-même, en accord avec son vote secret, elle portait à ma connaissance la juste injustice de sa décision.

dalie Farah

P.S. J’ai pas d’éditeur pour ce texte.