Gens de Clermont VII- Elles migrent

Gens de Clermont VII-

Elles migrent

Extrait –

Un intérieur habité indéterminé qui se fixera au fur et à mesure du passage et de l’entrée des personnages. Un lieu qui puisse se transformer en espace de transit, de passage et dans lequel on peut aussi rester mais qu’on ne peut déterminer culturellement. De la même manière, les femmes n’ont pas un costume trop marqué culturellement. Le Choryphée, comme dans mes autres textes, peut représenter la voix de l’autrice mais aussi celle de la « cause » défendue.

CHORYPHEE– Il y a plusieurs manières de persécuter une femme, mais toujours on la persécute depuis son sexe, son sexe véritable, la biologie de son sexe, le fait même qu’elle soit pourvue d’un appareil génital et de fécondation ; mutilations sexuelles, stérilisations forcées, exploitation sexuelle. Le corps d’une femme est capitalisable, soluble dans un système économique et des traditions qui lui laissent le choix entre l’obéissance et la soumission. Pourtant, on n’obtient pas l’asile parce qu’on est une femme, on n’obtient pas systématiquement un refuge quand on est une femme persécutée. Quand une femme fuit son pays d’origine, c’est parce qu’elle ne peut plus survivre, que ses enfants sont en danger ; c’est parce qu’elle espère vivre mieux, elle espère consacrer son existence à autre chose que la violence, elle espère la douceur, elle espère la paix des larmes et le juste rire. Les femmes fuient, et leur fuite est une course courageuse, admirable, une course entravée par des mains et des coups, entravées par des lois et des forces de l’ordre, une course qui les force parfois à plier le genoux, à devenir un objet de transaction. En 2017, alors que la municipalité organisait une exposition sur le thème Migration, j’ai fait un recueil de paroles auprès de femmes venues d’ailleurs, certaines venaient d’arriver, certaines étaient là depuis plusieurs décennies, j’ai interrogé des filles, des femmes, des mères. Ce texte, je l’ai appelé Elles migrent. Ce sont ces voix de femmes que nous allons entendre.

Silence

UNE AUTRE FEMME- : J’étais sortie pour étendre le linge sur le toit. J’aime bien étendre le linge, lever les bras et sentir la bonne odeur du linge, et on est plusieurs sur le toit à se raconter des histoires. Et mettre les épingles. Quand je regarde les vêtements de ma famille, j’ai l’impression d’être bénie.  C’est quand je suis descendue que je les ai vus. Ils avaient l’air d’être mes fils. Mais c’étaient pas mes fils. Tous les enfants du monde sont pas tes enfants. Toutes les femmes sont pas tes sœurs. Tous les barbus ne sont pas tes grands-pères. Ils souriaient. J’ai eu peur. On a tous eu peur. Ils ont bousculé mes fils. Ils ont bousculé mon homme. On n’a rien dit. On attendait. On ne sait jamais ce qu’ils vont faire et on ne sait jamais ce qu’ils vont prendre. Et là, ils sont entrés dans la cuisine. Ils se sont servis. J’avais fait du poulet au four. C’est une recette que je tiens de ma mère. Tu prends le poulet, tu le frottes avec du gros sel et après tu le fais mariner avec de l’huile d’olive, du gingembre, du curcuma et un peu de poivre. Pas trop de poivre. Et du safran. Le lendemain, tu mets au four sur un lit d’oignons et de tomates. Les légumes sont confits, la viande grillée, c’est bon. Eux ils se sont servis. Ils ont pris mon poulet, comme ça, avec un bout de pain. C’était notre repas. Je n’aurais pas dû me mettre en colère. On ne se met pas en colère pour du poulet. Mais j’ai pas pu. Je leur ai dit qu’ils n’avaient pas le droit. J’ai pris le plat. Mes fils, mes deux fils, ils ont dit maman et j’ai pensé à la bonne odeur de leurs cheveux. Mon mari, il a crié quelque chose, et j’ai pensé à notre première fois qui était si bonne. Après… A la fin,  je me suis retrouvée seule, nue, avec les restes du poulet.