Il est difficile de ne pas juger son prochain.

Il est difficile de ne pas juger son prochain.

Il est difficile de ne pas juger son prochain.

Il est difficile de ne pas juger son prochain.

Je n’aurais pas dû lire les commentaires sous les photos des cadavres d’enfants, sous le portrait de cette star, sous la vidéo d’une femme en transition, sous le témoignage d’une religieuse, je n’aurais pas dû.

Il est difficile de ne pas juger son prochain. Je me l’interdis. Par hygiénisme, et par désir de protection individuelle. En ces jours délirants où l’on criminalise l’opinion, la défense d’une cause juste, une dispute dans un talkshow, le fait de chanter Piaf, d’être dans la misère, d’être né quelque part, il est difficile de ne pas juger son prochain.

J’ai bien peur que le délire soit devenu la modalité d’expression majeure, la prostatite guerrière, un modus politique.

Je ne comprends pas que l’on puisse avec une telle ferveur créer et augmenter la violence que l’on dit condamner. Les délires verbaux et sécuritaires n’ont plus de limites, les haines trouvent jouissance dans leur expression aveugle aux causes. Réfléchir aux causes est devenu un crime, chercher à comprendre un fait est devenu un acte délictuel. C’est du délire.

Délire : « Perte du sens de la réalité se traduisant par un ensemble de convictions fausses, irrationnelles, auxquelles le sujet adhère de façon inébranlable.« 

Larousse

Il est difficile de ne pas juger son prochain.

Parce qu’ils sont tous mes prochains, ceux qui prient, ceux qui hurlent, ceux qui tuent, qui emprisonnent, qui meurent, qui chantent, qui se taisent, qui parlent et qui combattent, qui se prostrent et qui pleurent, qui attisent la folie haineuse et qui désirent la vengeance ; ce sont tous mes prochains car nous appartenons à une espèce commune souvent nommée humanité. Je ne crois pas au « nous », je ne crois pas à l’homogénéité des êtres, mais je crois au bien commun, à la possibilité d’un bien commun au-dessus des intérêts di-vergents. Ce bien commun est l’ennemi de l’esprit propriétaire, de l’esprit identitaire, de la posture sécuritaire, de la posture réactionnaire.

Le bien commun n’a pas beaucoup d’avenir en ces jours incertains.

Il est difficile de ne pas juger son prochain.

On ne compte plus nos apocalypses possibles, elles ont toutes une origine économique, un délire d’exploitation sans fin. Est-il possible de craindre la destruction du monde au point de l’anticiper ?

Depuis quelques jours, je ne sais comment monnayer ma faiblesse physique et mes lâchetés silencieuses. Mon silence est-il un consentement ? Une complicité ? Je dois le reconnaître. Devrais-je moi aussi m’atteler à poster, commenter, poster, commenter, poster, commenter, toutes mes oppositions ? Je pleure tous les morts, mais je sais différencier l’agresseur de l’agressé dans une situation donnée. Je pleure tous les morts, mais je ne suis pas dupe des injustices de la force sur la faiblesse, de la mauvaise foi sur les faits. Avec Hannah Arendt je veux défendre la vérité de fait, mais les faits sont inaccessibles aux menteurs, aux manipulateurs et surtout au désir de croire de nos contemporains.

Ils veulent croire à leur roman national, celui où ils sont rois, celui où ils ont raison, celui où ils sont au-dessus du droit.

Il est difficile de ne pas juger son prochain.

La tolérance au massacre, la banalisation de la mort des voyageurs en quête d’une terre clémente, la jouissance à voir souffrir l’Etranger, la haine misogyne, toutes les xénophobies, le mépris de la protection de l’enfance m’insupportent. Un ami très cher me rappelait la définition de la « sympathie » de Bergson, « par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable »
Cette époque méprise la « sympathie », « l’empathie ». Il est difficile de ne pas juger son prochain.

Qu’est-ce que je fais contre ça ? In fact, rien. J’écris, j’affirme, je témoigne, j’applique mes valeurs à mon quotidien. Ma présence sur les réseaux est infime, ma participation aux actions physiques nulles, je n’ai plus la santé pour ça. Je n’ai pas le courage de ces hommes et de ces femmes qui s’engagent via leur corps. Pas la force de recevoir les salves du délire réactionnaire des uns et des autres.

Demain il faut marcher pour son prochain.

dalie Farah