Textes à dire

Le spectacle vivant porte en son nom sa réjouissance folle. Le théâtre, germe primordial de toutes les littératures, me plaît par sa force de vie incarnée dans les corps. C’était un rêve. Écrire pour des corps. J’ai déjà beaucoup écrit avant d’être édité, mais depuis 2019 l’on me propose de ci de là, des commandes qui sont autant de cadeaux que l’on me fait. J’adore être écrivain public.

Cournonnaises

recueil et commande d’écriture

J’ai été contactée fin septembre 2021 par Claire Rouet (médiation/programmation de la Baie des Singes) pour reprendre un projet qui était en suspens. L’intitulé « Être femme dans mon quartier » proposait une approche sociale du recueil de paroles de femmes dans leurs difficultés à évoluer dans les lieux publics. Je me suis engagée à rendre un texte, pour un podcast d’une durée de 40 minutes, le 10 février 2022 et à rencontrer les femmes en trois fois : le 2 décembre 2021, les 6 et 20 janvier 2022.
C’est Malika Leulmi de l’association Eveils Solidaires qui a organisé les rencontres avec des membres de l’association, qu’elles soient bénéficiaires (ou anciennes bénéficiaires) ou bénévoles. Très vite, grâce à l’énergie et la réactivité de Malika, d’autres rencontres se sont « improvisées » dans la maison des citoyens où différentes activités ont lieu. Il y a eu notamment deux moments avec le cours de français de Cathie Souvay de l’association SAMA qui a bien voulu me recevoir.
Le public n’est pas celui qui avait été choisi lors de l’initiation du projet et le fait est que les femmes rencontrées m’ont plutôt apporté leur récit de vie qui possède des problématiques beaucoup plus urgentes et vitales que le fait « d’évoluer dans les espaces publics ». Les femmes qui contactent ou sont « captées » par le travail de Malika ou des autres bénévoles sont des femmes qui vivent des situations de précarité et d’exclusion importantes, avec des parcours de vie très difficiles.
Pour autant, j’ai essayé de les interroger de manière plus large, leur rapport à l’espace, au déplacement, aux activités, à la valeur qu’elle donne à leur place publique en lien avec celle qu’elles ont en privé.
J’ai, à dessein, mêlé les voix, les situations sociales pour interroger la question féminine d’abord dans ses urgences, ses interrogations profondes. Il est question d’émancipation, d’éducation en lien avec le cadre et les difficultés de vie, l’histoire intime et sociale de ces femmes. Il sera question d’échec et de réussite et des pistes de médiation à travers leurs vies et leurs mots.

Extraits : 
4- Solitudes
- C'est dur depuis que ma fille est partie.
- Elle est partie quand ?
- Y a trois mois. Avant avec ma fille, je sortais.
- Elle est où ? Elle s'est mariée ?
- Non elle est coiffeuse à Cannes.
- C'est beau là-bas.
- C'est loin. Loin de moi.
- J’ai encore faim.
- Mange, prends un gâteau.
- J’ai pas faim de nourriture.
- Ah.
- Je suis allée voir ma fille à Cannes. 4 jours, j’ai vu la mer, les palmiers, son salon de coiffure, mais, elle, je ne l’ai pas assez vue. Il y avait mon frère et ses enfants, le temps de faire le voyage, la cuisine et le voyage, j’étais partie, je suis revenue à Cournon. Ma fille me manque déjà.
- Ma fille est venue aux vacances de Noël.
- Tu as de la chance.
- Elle est restée une semaine.
- Tu as de la chance.
- On a fêté Noël.
- Tu as de la chance.
- Elle était pas venue depuis 7 mois.
- Ma pauvre.
- Une semaine où elle a dormi chez moi.
- Quelle chance.
- Elle est allée voir toutes ses amies, tous ses copains.
- Oui, c’est normal.
- Elle a voulu une valise plus grande et elle est repartie hier. Elle est restée une semaine chez moi et je ne l’ai même pas vue.
- (silence)
- Mange, prends un gâteau.
- Je suis fille unique, mes parents n’avaient que moi à s’occuper, comme ils travaillaient toute la journée, j’avais une nourrice.
- J’ai deux frères, j’étais la quatrième et la plus petite, ma mère partait faire des meetings politiques, des réunions, des manifestations et me disaient : occupe-toi des hommes. Fallait que je m’occupe de mon père et de mes frères. Ma mère était féministe et tous les hommes de ma famille restaient sur le canapé.
- Des fois, je me demande s’il y aurait pas plus d’égalité en supprimant les canapés.
- Et la télécommande de la télé ?
- Et la télé ?
- Les fer à repasser.
- Les aspirateurs.
- Les repas.
- Les lits.
- Les serpillères ?
5 – Hasard 1
- J’ai l’impression d’avoir eu 20 vies. Je ne suis pas très bonne à écrire, je voudrais qu’on écrive des mots à ma place, je pleure, je mange les souvenirs, je n’arrive pas à les dire. Voilà, j’ai quarante ans, et on pourrait fêter mes cent ans. L’homme de ma vie a été un enfer. Qui m’a vue courir dans la nuit parce que j’ai peur qu’il me tue ?
5B- Hasard 2
- Y a pas de hasard
- Tu crois ?
- Oui, certaines choses sont écrites, d’autres t’attendent.
- J’aime bien partager des paroles.
- Discuter quoi.
- Non, partager des paroles, quand on raconte la réalité, on n’est pas seules.
- Surtout avec les activités.
- Non pas des activités.
- Quoi alors ?
- Des actions. Quand t’es une femme, que tu sors du silence, tu agis.

L’Apocalypse de Suzanne

Comédie sur l’amour et le couple

Un matin, Suzanne, 70 ans, est prise d’un vertige : et si sa vie n’était pas celle qu’elle aurait dû vivre ? Si tout était faux autour d’elle ? Ancienne prof de philosophie, mariée à Jacques, ancien ingénieur, elle accueille Antoine pour le week-end. Antoine a 45 ans, il est venu demander de l’aide à ses parents, il est amoureux d’une femme. Qui n’est pas la sienne.

Cette pièce explore les troubles amoureux au 21ème siècle. Quelle liberté pour aimer ? Quelles vérités dans l’amour à une époque où la peur est partout. Y a-t-il des joies possibles en dehors des héritages du passé ? Comment les êtres sont-ils enfermés, aliénés pour pouvoir se protéger ? L’amour est mystique et Suzanne envisage l’apocalypse comme un recommencement.

J’ai essayé d’être au plus juste de ces personnages, dans leur drôlerie, leurs ridicules mais aussi leurs vulnérabilités car penser et dire l’amour, c’est peindre l’intime en écho du social et du politique.

Cette pièce sera lue à la Cour des 3 Coquins le 31 janvier 2023 par Le Cyclique Théâtre

Extrait : 
SUZANNE- Il n’y aura pas d’autre apocalypse que la mienne. 
ANTOINE- Maman ?
SUZANNE- La fin du monde n’existe pas, il y a ma vie à moi, le reste, c’est trop grand, j’arrive pas à me l’imaginer, imaginer un demain pour tout le monde, surtout un demain sans moi.  
ANTOINE- Maman, tu vas bien ? Pourquoi tu dis tout ça, t’es malade ? T’as un truc grave ? 
SUZANNE- Pas de vie sans risque mon garçon, tu évites le risque, tu évites la vie.  
(Antoine soupire) 
ANTOINE- T’es à la retraite maman, tes cours de philo, c’est terminé. 
SUZANNE- L’erreur qu’on fait tout le temps c’est de penser qu’une crise n’est qu’une parenthèse ; les gens qui prennent des bus dans la gueule savent bien qu’une crise c’est un chaos qui suit son cours. C’est pour ça, qu’on ne sait pas penser demain. 

Projet Gens de Clermont

J’ai dans l’idée d’écrire ma ville et leurs habitants comme un géographe cartographie et comme un historien travaille sur des archives. J’ai commencé grâce à un projet initié par Loïc Nowak à la Cour des 3 coquins dans le cadre du master de création contemporaine. Le premier opus a été écrit à 8 mains, les autres volets pourront être écrits seule ou avec d’autres.

Gens de Clermont I- L’entre-deux villes

Textes à dire et à lire, à jouer et à penser. recueil et Commande d’écriture
 
 
 
 
Ecriture collective avec dalie Farah, Boris Klein, Eugénie Montillet et Thomas Richard.
Mise en voix et jeu : Bruno Marchand et Noëlle Miral

Extrait : 
Le Kebab- dalie Farah 
UN-Le Saint-Georges a fermé.  
DEUX- C’est bien ?  
UN-Ben non. Ils ont ouvert un kebab. 
DEUX- C’est bien ? 
UN- Ben. Tu le savais toi, fut un temps qu’il y avait trois ou quatre boulangeries avenue Charras ? 
DEUX- Non. 
TROIS- C’est comme l’œuf et la poule. 
UN et DEUX- L’œuf et la poule ? 
TROIS- Tu sais toi si les commerces ont fermé parce que les gens achetaient leur pain ailleurs et moins cher ou si les gens sont allés acheter leur pain ailleurs parce que les commerces ont fermé ? 
(Silence)
 TROIS- Vas-y dis-le. 
UN- Dis-le quoi ? 
TROIS- Que tu penses qu’un kebab c’est moins bien qu’une boulangerie. Dis-le. 
UN- Oui, j’ai pas honte de le dire, un kebab, c’est moins bien qu’une boulangerie, c’est pas… c’est pas pareil, c’est moche… et c’est pas… c’est pas pareil… c’est autre chose et surtout. 
TROIS- Surtout ? 
UN- Y en a trop. Voilà.  
TROIS- Y en a trois. 
UN- Ben c’est trop. 
DEUX- Vous êtes déjà allé manger chez Nabil ? 
TROIS- Qui c’est ? 
DEUX- Le tenancier d’un restaurant familial dont vous parlez. 
UN- Restaurant familial ? 
DEUX- J’y suis allé avec mes gosses, la pizza et les nans sont cuits dans un vrai four à pizza. 
UN- Y a des pizzas ? 
DEUX- C’est délicieux, le petit goût de four, ça fait Italie. 
TROIS- Les nans c’est pas indien ?  
DEUX- Ils font un burger au poulet super bon. 
TROIS- C’est pas américain les burgers ? 
UN- Oui, bon, c’est ce que je disais, c’est pas pareil, un kebab c’est pas français. 
DEUX- On était assis au soleil, pas loin du parvis de l’église Saint Joseph, ça s’appelle K.N.C family, King, Nan, Cheese Family. 
UN- C’est pas français tout ça. 
DEUX- Peut-être mais c’est super bon. 
UN- Ça vaut pas Chez Mario. 
DEUX- C’est vrai que c’est bon chez Mario. Moi, j’adore le bobun crevettes de la viet’s Canteen en bas vers le Château-Rouge. 
UN- Encore un truc pas français.  
DEUX- Oui mais c’est super bon, ces gens c’est pas des radins, tu prends une portion ça te nourrit la famille.  
TROIS- Tu veux de la gastronomie va au Ducher en face d’Intermarché, ou tu vas au restaurant école, Toque Académie. Tu veux des burgers américains et français va rue Anatole France, ils font faire leur pain en boulangerie et prennent la viande chez le boucher. Ça a toujours existé, on mange des trucs des autres pays quand on trouve ça bon. Je t’ai jamais vu manger du Pounti, moi. 
UN- Ben j’aime pas ça. 
TROIS- Voilà, ben c’est auvergnat, donc français. Et t’aimes pas ça. Le couscous t’en mange et tu râles pas, non ? 
(Silence) 
DEUX- T’énerves pas. C’est juste que ça lui fait peur. Le changement.  
(Silence) 
UN- Je sais pas bien où ça va. Je ne sais pas comment je vais vieillir ici. Et comment ça va se passer. Je crois que ça me rend triste quand je passe dans une rue, que les commerces sont fermés et que mes souvenirs ne se reconnaissent plus. J’ai presque plus le goût de mon passé tellement ça change vite et je n’ai pas l’imagination pour l’avenir. Alors, ça me fout la trouille. 
(Silence) 
DEUX- C’est français Picard ?  

Gens de Clermont II- La Névrose de l’ange

Ecriture en cours- Oratorio

Ce texte est né de plusieurs sources : une nouvelle, un roman refusé, la rencontre avec une comédienne clermontoise dont la prestation portait des paradoxes intéressants et un recueil de paroles initié par Loïc Nowak de la cour des 3 coquins via un projet porté par la Ville de Clermont-Ferrand.

Ces matières ont trouvé à se confondre en un texte grâce à plusieurs intuitions au cœur de ces quatre expériences.

Extrait :
LA MESSAGERE - Dieu me garde. Dieu me garde et me protège toujours. Je vois la lumière de Dieu dans chacun de mes pas parce qu’il me garde. Comme personne ne m’a jamais gardée. Mieux que ma mère et mon père, mieux que mes frères, mieux que les profs et mieux que mes amis, Dieu me garde et c’est bien comme ça. Je marche en regardant mes pieds et parfois je lève les yeux au ciel, je le vois, je le vois toujours, même si je lève la tête par surprise, je le vois, il me voit, on se regarde. Souvent je marche. Parce que Dieu me garde. Il me gardera toujours. Je ne vais jamais m’enfuir de lui. Il me parle et je ne l’entends pas toujours, je tends l’oreille, j’essaie de me concentrer ; parfois c’est le silence et d’autres fois je crois déceler quelque chose et c’est ce murmure qui me guide. Je n’ai pas besoin de comprendre les paroles, puisqu’il me garde, près de lui. Dieu me dit tout, et c’est reposant, je n’ai jamais à me méfier. Je trouve qu’il a de l’humour aussi, surtout quand je cours et que je pense à lui, je sens que c’est drôle d’avoir les cuisses qui tressautent, les seins qui bougent et Dieu qui rit avec moi. Il n’a pas honte de moi, il a pris ma honte et me garde précieuse. Je n’ai besoin de rien savoir, rien réciter, rien apprendre, rien répéter ; il me suffit d’aller dans mes prières sans mots comme dans les bras d’un fauteuil. Dieu est confortable. Dieu ne fait jamais de mal. Il s’inquiète souvent. Mais il ne peut pas tout, j’essaie de le consoler. On ne peut aimer et forcer à aimer. Il le sait bien, il a inventé l’amour. C’est lui qui m’envoie. Je n’avais pas vraiment envie de venir, encore moins de parler. Ce que je sais de Dieu, je ne l’ai jamais appris. J’ai même tout fait pour ne rien savoir. 

Gens de Clermont III- Ruptures et petits plats

Texte à dire, à lire, à chantonner et à manger.

Ce texte prend son origine dans un roman que j’avais écrit il y a au moins quinze ans qui racontait les mésaventures amoureuses d’une Bridget Jones berbère qui aime faire la cuisine et associe une rupture à un plat. L’idée était restée là.

J’ai proposé à Béatrice Chatron, cuisinière et comédienne,  amie précieuse en vie et en littérature de partager cette idée avec moi. C’est ainsi qu’elle m’a soutenue quand je l’ai évoquée à Laure et Clémence Desbruères  au tiers-lieu Les Vinzelles (Volvic).  Je voulais faire un recueil de paroles sur le lieu et écrire un texte qui serait lu et associé à un repas. Margot Bonvallet la libraire et Margaux Lapendry l’autre cuisinière étaient partantes aussi.

Je poursuis ainsi ma série Gens de Clermont, commencé à la Cour des 3 coquins avec Loïc Nowak. Le texte est composé de monologues et de dialogues issus de ce recueil, le texte est brut, la composition suit un mouvement d’élucidation mais l’on peut interpréter cela comme une matière vivante et mobile. J’ai ajouté des textes qui permettaient aussi de se moquer du motif de la rupture : dérision autour du coaching de la rupture dans les magazines et sur les réseaux, ils sont visibles par une police de caractère particulière. J’ai aussi ajouté un texte nécessaire pour dire la vérité des ruptures notamment concernant les femmes. Il s’agit d’une femme – clermontoise – qui a survécu à une tentative de féminicide. Certains passages sont des « polyphonies » avec de la musique, des paroles de chansons de ruptures ânonnés. Enfin, après un travail de lecture/jeu avec Constance Mathillon, Sébastien Saint-Martin, Béatrice Chatron, Fabrice Roumier, Manu Bigeard, j’ai introduit ma propre parole d’auteur qui vient directement expliciter ce processus d’écriture et l’intention de ce qui se lit. Ainsi, l’interprétation et le jeu sont libres, du solo au duo ou au texte choral, ma joie est que le texte appartienne à ceux qui le disent.

La litanie des ruptures dépeignent la singularité et l’universel amoureux : en recherche d’amour, on se perd et on se trouve, dans le couple, on s’enferme ou on se libère selon une chimie opaque. On aime depuis son enfance, depuis le ton d’une rencontre, depuis ce que l’on voudrait être ou ce à quoi on voudrait ressembler, souvent on aime n’importe comment en désir impérieux de recevoir un peu d’amour, cela peut durer quelques mois ou des années pour enfin rompre et tenter de trouver à s’aimer mieux. Ou pas.

dalie

La forme finale a été restitué sous forme de lecture chorale.

Extrait :
Maxi- CONSTANCE
ELODIE- J’ai rompu à cause de la distance mais ça m’arrangeait bien. Arnaud, c’est une histoire qui était finie avant de commencer, je me sentais seule, je me disais, ce sera une passade. (Silence) Une passade de cinq ans, ça fait long, surtout que, faut le dire même si c’est pas très gentil,  mais avec Arnaud, je m’ennuyais. Il était gentil, hein, attentionné, oui, gentil, c’est sûr, mais mou. Archi mou. Totalement mou. Pendant cinq ans j’ai attendu une péripétie qui n’est jamais venue. Le Désert des Tartares. J’ai profité de revenir dans ma région pour du boulot et lui dire, au téléphone : Je crois que c’est fini. Il n’a pas compris. Qu’est-ce que je pouvais lui dire ? Pour ma première rupture avec Franck c’était facile, c’était un enfoiré qui me traitait comme une merde, mes amis m’ont dit qu’est-ce que tu fais à rester avec ce connard de Franck, pourquoi tu acceptes ça. On a rompu d’un commun accord, même si Franck était plus d’accord que moi, mais bon, dans un sens, c’était plus facile, c’était clair, quitter un connard ou une connasse, ça se fait. Mais Arnaud. Quand il m’emmenait au restau c’était au MacDo. Moi j’avais la flemme de faire la cuisine, flemme parce que j’avais une heure trente de trajet, flemme parce que j’avais des cours toute la journée, lui avait huit heures et il ne faisait rien. Il avait quatre ans de moins que moi et bon, c’était un gros nounours qui avait l’habitude que sa mère fasse tout pour lui, alors bon, j’avais la flemme et j’allais à MacDo avec lui, j’ai grossi en cinq ans. Il prenait deux burgers, avec les gros steaks à 180 g et maxi frites et maxi Sprite. Maxi chiant. Pour lui, manger McDo ou faire un bon petit plat c’était pareil. Alors, bon, le reste du temps c’était pâtes. Maxi pâtes. (Silence) J’ai pas eu le courage de le quitter, pas le courage de lui dire pendant longtemps. Et quand c’est venu, je n’ai pas pu lui dire la vérité. C’est facile avec quelqu’un de méchant, mais avec Arnaud ? J’ai rompu au téléphone à 700 km. J’avais pas envie de le blesser. Je lui ai dit, On n’a pas les mêmes envies, je lui ai dit : Nous n’avons pas les mêmes aspirations dans nos vies car nous ne sommes pas aux mêmes âges. J’avais un peu honte de parler comme une Directrice des Ressources Humaines. Mais j’allais pas lui dire, Je te quitte parce que je me fais profondément chier avec toi. Il ne me croyait pas, il a insisté, il s’est énervé, m’a traité de pute, il m’a demandé si j’étais sûre. Oui, j’étais sûre. (Silence) J’ai pleuré. Pendant plusieurs mois. On ne reste pas cinq ans en couple comme si c’était cinq ans de dimanche après-midi pluvieux sous la couette. On ne met pas sa vie en pause comme si on n’allait jamais mourir. On ne traite pas les gens comme des doudous. J’avais le sentiment de tout rater. D’être un monstre. Cinq ans de ma vie à manger MacDo avec un garçon dont je n’étais pas amoureuse, c’est pas le pire, cela faisait douze ans que j’allais de boulot en boulot sans trouver ma place. (Silence) Je passe mon temps à me mettre dans des trucs qui me vont pas et à rompre. Je voulais pas être comme mes parents, qui en sont à trois divorces à eux deux. (Silence) Je suis de nouveau en couple et ça promet d’être compliqué, je suis amoureuse d’un autiste Asperger. Benoît est le père de mon fils et il fait une excellente tarte aux poireaux. J’aime pas le poireaux, surtout le vert. Benoît fait caraméliser les blancs dans du beurre et il fait la pâte sablée lui-même, il ajoute un œuf et de la crème, du gruyère et parfois une pincée de noix de muscade. J’adore ça. Pour le moment.

*
MARGOT- J’ai rompu alors qu’on était encore ensemble, j’ai posé mon alliance, elle me brûlait l’annulaire. Je ne savais pas comment lui dire que je souffrais, je me suis mise à me coucher tôt, à me lever tôt, à travailler beaucoup,  j’ai arrêté de manger ce qu’il mangeait, on ne s’aimait plus, je voulais disparaître.
*

MARGOT- Avec elle, je suis heureux d’un sandwich jambon-saucisson sur le bord de la route ou d’un restau étoilé. 

La bonne cause- SEBASTIEN
JEAN- Ça fait deux semaines que je pédale. Je viens de Belgique. Le vélo, c’est un défi. Un défi physique et un défi d’introspection. Je pédale dans la forêt. Aux bords des champs. Je suis conseiller conjugal et je pédale. Je réfléchis sur un vélo tout terrain. J’ai été marié 27 ans, et j’ai demandé à être séparé. Séparé de ma femme. J’ai eu le désir d’être séparé d’elle. (Silence) Quand je pédale, je pense ou je ne pense pas mais au moins je m’écoute et je suis seul. (Silence) Je voulais me marier. Se marier, c’était être heureux. Se marier c’était avoir des enfants. Avoir des enfants c’était être heureux. J’ai mis du temps à me rendre compte que ce n’était pas fondé. Le bonheur. (Silence) J’étais certain que j’allais aimer ma femme toute ma vie, je ne pensais pas qu’elle m’aimerait toute la sienne. Je ne croyais pas qu’on puisse m’aimer moi et j’étais sûr, je pensais. Que je ne cesserai jamais de l’aimer. On ne peut pas aimer et se dire que cet amour ne va pas durer. On ne peut pas. Mes parents sont encore ensemble. Mes frères et sœurs sont en couple aussi, je ne sais pas s’ils sont heureux, mais ils sont mariés. (Silence) Y a eu une accumulation de beaucoup de choses. J’ai débordé. Je suis un vase qui fait du VTT. Je n’ai rien dit en 27 ans. Pas de dispute. Pas d’affrontement. Elle préférait le Bordeaux, moi le Bourgogne, on buvait du Côte du Rhône et pour lui faire plaisir je buvais parfois du Bordeaux, du bon Bordeaux, c’est rare mais possible. Le couple c’est une concession. A deux tu composes. La composition du couple, c’est à deux que ça se joue. Je buvais du Bordeaux. Du bon Bordeaux. (Silence) Elle bossait pour une association, elle y était H24, elle y passait un temps dingue sans rémunération, sans être respectée. Une association que j’aimais, on s’est rencontré dans une manif, on est militants tous les deux, on défend les sans-papiers, on agit pour l’égalité ; on n’a jamais souffert des inégalités, on a toujours eu des papiers et c’était important pour nous d’aider les plus fragiles, on vient d’un milieu aisé. On ne reproche pas à sa femme de trop s’investir pour une cause juste. Je ne suis pas ce genre de gars. Je ne lui ai rien reproché. Mais quand elle a arrêté, j’étais soulagé. Elle voulait du temps pour elle, et j’espérais aussi pour moi. Puis après quelques mois, elle a repris ce boulot sans salaire et sans repos. L’amour est parti quelque part ailleurs quand elle me l’a annoncé, je me suis senti trahi. Je lui en ai voulu. (Silence) Elle ne me doit rien mais je manque. On a peut-être cessé de s’aimer il y a longtemps et on était trop occupé pour s’en rendre compte. Je travaille beaucoup moi aussi. (Silence) On a essayé une thérapie, elle a dit : je l’ai mal aimé. Je suis tombé en sanglots. Comme un enfant. C’est vrai. En 27 ans, on a fini par mal s’aimer. C’est peut-être fini. J’ai peur de la perdre depuis que je l’ai quittée, mais j’ai encore plus peur de me perdre. (Silence) On a des amis. Beaucoup d’amis. J’ai peur de les décevoir. Nos enfants aussi. Ma femme est une femme généreuse, engagée et je la fais souffrir. Je voudrais y croire. Je voudrais relever le défi de l’aimer à nouveau, de faire repartir notre couple, de retrouver l’homme qui pouvait vivre sans ressentir le manque d’amour. Je voudrais ne pas divorcer, arriver à sauver le mariage, le bonheur auquel nous avons cru. Je voudrais. (Silence) Voilà, j’ai 54 ans, et je fais du vélo parce que je manque de tendresses, de douceurs dans ma vie. Je manque d’amour. Plus je pédale, plus je comprends que je n’ai pas vécu ma vie. Sur le VTT, je vis ma vie. Aujourd’hui, ma solitude me donne envie de vivre. (Silence) Je faisais tout à la maison, tout, sauf la lessive. Ma femme dépendait de moi pour tout. Sauf la lessive. C’était pas grave quand on partageait d’autres choses. Au bout de 27 ans, les enfants partis, il ne restait que la lessive. Nos vies sont séparées. On ne s’est jamais entendu sur le vin. Mais pour le reste je croyais qu’on s’entendait. (Silence) Il y a trois femmes dans ma vie, une que je vais peut-être quitter, une autre que je n’ose pas aimer et une autre, qui n’existe pas, une autre que je voudrais rencontrer, celle qui m’aiderait à choisir, à prendre une décision. (Silence) Avec ma femme, ça s’est fini un lundi matin. Je me suis levé,  puis, dans la cuisine, on s’est croisé et je l’ai évitée. J’ai évité ma femme. De toucher, de la toucher, que nos corps se rencontrent, elle s’est mise en colère, elle a crié sur moi. Peut-être que c’est ce que je voulais. De la vérité. Arrêter de faire semblant que tout allait bien. On est allé travailler tous les deux. Le soir je suis rentré, elle était sur la terrasse, et je lui ai dit : je n’y arrive plus. On a parlé. On a pleuré. On a bu une bouteille de vin à deux. Du Côte du Rhône. Elle m’a demandé : on ne fera plus jamais l’amour ? (Silence) J’ai décidé de partir de Bourgogne pour le Bordelais en VTT. Je ne sais pas encore si je vais oser vivre une vie à moi, un nouvel amour pour moi. Je ne sais pas.

Intermède 2– DALIE- MANU
FARIDA- Mon amour, t’aimer n’est rien quand la morsure de ton absence vient se loger là, dans mon cou, juste là où il y a peu il y avait tes lèvres, t’aimer n’est rien quand il me faut sans cesse chercher à t’inventer dans les creux de ma solitude ; t’aimer n’est rien quand je crois avoir libéré ma pensée de ton souvenir et qu’une image surgit, celle de rien, tes doigts, tes mains, un lobe d’oreille, cette tempe inouïe ; oui, t’aimer n’est rien quand je suis là à dire aux arbres et aux lampadaires que je t’aime. Ils le savent, ne peuvent le répéter, c’est le secret des amoureuses silencieuses, elles savent tout dire au vent et se taisent de honte d’être mal comprises.